高 Gao désigne ce qui est haut, ce qui est grand, parfois ce qui est si haut et si grand qu’on ne peut y accéder
Madame Wu est ce que l'on appelle une mère comblée. Elle revient du marché aux légumes, à deux rues de la grande tour rouge de 36 étages où se trouve le petit appartement de deux pièces qu'elle occupe avec sa soeur à Harbin, dans la province du DongBei. Les poireaux, les racines de gingembre et les radis blancs débordent du panier de sa bicyclette, mais il ne lui viendrait pas à l'idée de remonter chez elle pour déposer ses courses. L'ascenseur est trop lent, surtout depuis qu'il y en a un en panne et que le locataire du rez de chaussée a reconverti son puits en poulailler. Elle doit au plus vite retrouver ses deux amies, madame Liu et madame Bin, qui font à cette heure une séance de gymnastique sur les agrès installés par la municipalité pour les personnes âgées du quartier. Elle va leur annoncer la bonne nouvelle. Grâce aux appels téléphoniques répétés de son grand fils GaoMing, qui a une bonne situation comme ingénieur de production dans une usine de Xiamen, elle est devenue VIP de la compagnie China mobile.
Elle ne sait pas très bien ce que les lettres VIP signifient, mais elles sont bien écrites sur le courrier que la compagnie lui a adressé hier. Elle veut maintenant partager son bonheur et sa fébrilité avec ses deux amies.
Madame Liu et madame Bin ne sont pas jalouses, mais elles veulent savoir, alors madame Wu leur explique. Au courrier était adjointe une carte en plastique doré, de celles que l'on voit dans le portefeuille des riches étrangers des séries télévisées. Sur cette carte, des lettres d'or forment le nom de madame Wu, celui de la compagnie China Telecom, et une date qui semble encore lointaine, mais qui doit être ce jour terrible où, madame Wu en est convaincue, un employé de la compagnie viendra lui demander de lui rendre le précieux objet.
Aussitôt la carte reçue, madame Wu s'est précipitée dans l'agence China Telecom locale. Elle a montré fièrement le petit carré de plastique à l'employé qui s'est incliné avec respect en lui indiquant la lourde porte de bois rouge d'un bureau séparé plutôt que de lui donner l'habituel ticket de queue, déjà arrivé au numéro 1005 alors que le guichet n'indique que 803.
Le bureau "VIP" lui a semblé très confortable. Une hôtesse attendait madame Wu debout derrière un gigantesque bureau de bois. Madame Wu s'est avancée timidement entre les deux plantes vertes qui encadraient la porte et s'est assise dans le gros fauteuil en cuir au dossier confortablement recouvert d'une moelleuse dentelle que lui indiquait l'hôtesse d'un geste déférant. Madame Wu s'est empressée de tendre sa carte, comme pour confirmer qu'elle n'outrepassait pas ses droits en se tenant là. L'hôtesse lui a souri, ce qui a rendu madame Wu très mal à l'aise, elle qui ne connaissait que les guichetières à l'air suspicieux ou endormi.
Un maigre jeune homme a jailli de la porte qui se trouvait au centre du mur du fond, s'est précipité sur le ballon d'eau potable pour remplir une tasse d'eau chaude et la poser devant madame Wu, émerveillée devant tant de prévenance. Madame Wu avait oublié ce qu'elle était venue faire. La petite plaquette noire épinglée sur la poitrine de l'hôtesse, en plus de son nom, mademoiselle Wang XiaoLi et de son matricule, indiquait quelques caractères occidentaux, CINDY. Ce devait être son nom américain, dont la présence prouvait que la société traitait avec d'importants clients étrangers et que la personne qui lui faisait face parlait sûrement très bien anglais. Cela ne contribuait pas à rassurer madame Wu qui n'avait vu un nom étranger qu'une fois auparavant, lorsque son grand fils avait voulu lui faire découvrir la gastronomie américaine en l'emmenant au McDonald et qu'elle avait pu voir que la jeune fille qui lui avait servi les beignets de poulet avait pour prénom quelque chose comme SPICY ou JUICY.
Madame Wu s'est très vite reprise. Une dame de son âge ne se laisse pas impressionner par une petite jeune dont elle pourrait être la grand mère. Elle a posé son téléphone sur le table et a demandé d'en recharger la carte. Après avoir tapoté quelques instants sur son clavier, Mademoiselle Wang lui a demandé de confirmer son nom et son numéro de téléphone, et lui a annoncé d'un air complice et confidentiel que son statut de VIP lui donnait à quelques avantages. Si madame Wu n'augmentait ses communications que de dix minutes par semaine, elle aurait droit à un nouveau téléphone gratuit à choisir parmi la gamme de China Telecom. Si elle ne profitait pas de cet avantage, elle pourrait le convertir en une réduction pour l'achat d'une carte de membre au club de golf le plus cher de la ville, en deux tickets pour le match amical de football entre Harbin et le Paris St Germain ou en un coffret de trois bouteilles "édition exclusive en porcelaine de Chine" de Maotai de 20 ans d'âge, l'alcool dont sont mari était si friand, mais que le médecin lui avait formellement interdit. Madame Wu a tout noté fébrilement. Si elle ne pouvait profiter de ces cadeaux, ils pourraient toujours être utiles à quelqu'un de son entourage. Mademoiselle Wang lui proposait maintenant un service qu'elle ne pourrait refuser. Moyennant la modique somme de 20 renminbis par mois (c'était tout de même le prix de 4kg d'aubergines), elle pourrait recevoir un SMS quotidien pour lui annoncer les bouchons en périphérie de Harbin. Madame Wu a décidé de souscrire au service, sans même consulter son mari. Elle n'avait pas de voiture, mais elle se disait qu'un refus nuirait à l'estime que mademoiselle Wang semblait avoir d'elle.
Madame Wu et mademoiselle Wang se sont quittées bonnes amies ce jour là. Au crépuscule d'une vie consacrée à l'économie et au sacrifice, madame Wu était entrée sans le savoir dans la société de consommation.
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