La conscience professionnelle chinoise a réussi à faire des jeux olympiques une affaire si sérieuse qu'elle en est devenue rébarbative et ennuyeuse. D'événement consacré aux sympathiques exploits de ceux qui savent jeter des objets pondéreux au loin ou nager plus vite qu’ils ne marchent , ils sont devenus enjeu national, cause publique, spots publicitaires 100,1000,1000000 de fois rebattus à la télévision, dans les ascenseurs, la rue, les aéroports, dans votre salon, dans vos pantoufles ou votre salle de bains.
Nous avons donc décidé de nous enfuir et de profiter de l'ouverture récente du magnifique opéra de Pékin pour assister à la représentation de Turandot, à ma connaissance seul opéra occidental se déroulant en Chine.
L'accès à l'opéra est peu conventionnel. Plutôt que d'avoir ménagé de multiples entrées, solution couramment retenue pour préserver une impression d'intimité dans les plus grandes salles, l’architecte a conçu une entrée unique, un long couloir sous marin qui passe sous les douves du grand bâtiment en forme de bulle sur l'eau. Quelques seaux posés ici et là récupèrent les gouttes qui tombent à travers le plafond du couloir.
Cet accès, inspiré de l'allée centrale de la Cité Interdite, renforce l'impression de grandeur et le présence de la foule, très peu cosmopolite. Un coup d'oeil rapide sur les tickets de nos voisins indiquent que la plupart ne viennent pas ici de leur propre chef, mais invités par leur administration. Ils n'en sont pas moins enthousiastes de découvrir de l'intérieur l'une des architectures les plus audacieuses du nouveau Pékin, mais certains le montrent trop, en remplissant la mémoire de leur téléphone portable de clichés de qualité douteuse. Rien ne leur est reproché tant qu’ils sont à l’extérieur, mais dès qu’ils ont gagné leur place, le petit laser manié par les ouvreurs désigne leur appareil à la réprobation générale et les conduit le plus souvent à le mettre en veille, le rouge au front.
L’opéra lui même est un curieux mélange de l'oeuvre de Puccini et des choix d'un metteur en scène soucieux de s'inscrire dans l'actualité internationale.
Le scénario original est le suivant. Tout prétendant à la main de Turandot, fille de l'Empereur de Chine, doit résoudre 3 énigmes ou périr sous la hache du bourreau. Les nombreux prétendants ont jusqu'ici échoué, mais lorsque qu'un inconnu parvient à résoudre les énigmes, Turandot refuse de l'épouser.
Ce scénario montre chez Puccini une familiarité surprenante avec les pratiques chinoises en matière de contrats. On savait également, en reprenant ses manuscrits, qu'il avait préparé son travail en étudiant la rythmique chinoise. L'opéra de Pékin a pourtant décidé de siniser la représentation plus encore par plusieurs touches habiles.
La première est la musique. Au delà du rythme, des instruments chinois tels que le maracas et l'archet sont introduits avec bonheur dans la partition.
La deuxième est le choix des décors. Toujours somptueux, certains font une référence directe à la poésie chinoise traditionnelle. Le premier plan représentant Turandot la fait par exemple apparaître de façon mi réelle, mi onirique, entourée de fleurs de lotus, dans une scène qui rappelle à mon avis l’un des poèmes du très classique rêve dans le pavillon rouge.
La troisième est le personnage de l'Empereur. Puccini en avait fait un vieil homme fatigué et dépassé par le poids de sa charge. Il était désolé de la cruauté de sa fille, mais ne savait que faire pour y remédier. A Pékin, même si sa voix est parfois faible, l'Empereur sait ce qu'il fait. Il est toujours au centre des plans magnifiques comme celui que l’on voit sur la photo, supporte sa fille dans ce qu'il dit être la conquête d'un mari sur des bases égalitaires, et la fin, réinventée par le scénariste, se fait sous son patronage.
La dernière est la réécriture de la fin. On dit que Puccini est mort avant d'avoir mis la touche finale à son opéra. Il est vrai que le héros, l’inconnu qui a résolu les énigmes, s'y remet entre les mains de Turandot et la laisse choisir entre l'exécuter ou l'épouser, concluant que la vie ne vaut d'être vécue si ce n'est pas pour être aimé. Le scénariste chinois n'a sans doute pas voulu laisser aux personnages et au spectateur une telle liberté. Il a choisi de mettre l'accent sur le fait que l’inconnu est un prince étranger, que Turandot est chinoise et qu'elle accepte son amour, sous la forme d’un mariage bourgeois, scellé sous l'oeil approbateur de l'Empereur. A tout moment, on s'attend à voir les anneaux olympiques descendre sur l'esplanade de la Cité Interdite reconstituée sur scène pour venir couronner les fiancés.
Comme dans la formule fadasse dont on nous rebat les oreilles ici, “un seul monde, un seul rêve”. Nous ne sortirons pas de ces maudits jeux.

x Olympiques et la tenue du congrès du Peuple devant mener à un remaniement partiel de la tête de l'Etat mettent les officiels sur les dents et
obligent la police à faire affluer ses ressources de tout le pays vers Pékin.
Derniers Commentaires